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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 15:07

Justice

 

«Les pauvres conducteurs n’ont rien à voir… » 

 

Pour les familles des victimes et les survivants, les causes de l’accident du train Océan du 21 juin 2010 à Yanga, sont ailleurs. Pas sur la tête des deux conducteurs. Et le tribunal de grande instance de Pointe-Noire semble multiplier de bien flagrants vices de procédure. 

 

Bras ou pieds amputés, grosses cicatrices aux joues,…Les séquelles de la catastrophe ferroviaire de Yanga ne sont pas encore effacées. Elles ont été davantage visibles le 14 juin dernier au tribunal de grande instance de Pointe-Noire. Victimes, ayants droits, Ong et de nombreux observateurs ont ce mardi-là répondu massivement à l’appel des autorités judiciaires ponténégrines. Ce, pour entendre devant le public deux citoyens congolais pour « homicide involontaire » suite à l’accident ferroviaire du train Océan qui s’était produit dans la nuit du 21 au 22 juin 2010 à Yanga, à l’est de Pointe-Noire. Le bilan officiel fut de 76 morts et plus de 400 blessés.

 

Ecroués le 24 juin 2010, les deux prévenus sont restés détenus sans être jugés pendant un an. Ce qui a suscité la réaction de certaines organisations de la société civile. Dans un communiqué de presse daté du 12 mai dernier, la Rencontre pour la Paix et les Droits de l’Homme (Rdph), attirait «l’attention de l’opinion publique nationale et internationale sur la détention prolongée et sans jugement de Messieurs Miyalou Moungondo Cyprien et Kikondi Gambou Antoine, agents conducteurs du Chemin de Fer Congo Océan (CFCO), incarcérés depuis le 24 juin 2010 à la Maison d’Arrêt de Pointe-Noire, suite à l’accident ferroviaire survenu à Yanga le 21 juin 2010… ». Un état de choses que la Rdph avait jugé « déplorable pour un Etat qui se dit de droit, étant donné qu’on assiste là à une sorte de condamnation sans jugement préalable de personnes qu’on laisse mourir à petit feu », selon l’expression de Franck Loufoua Bessy, chargé des programmes à la Rpdh. Et si ces personnes meurent à petit feu, c’est parce que «les deux détenus âgés de 47 ans (Miyalou) et 63 ans (Kikondi)souffrent de rétention d’urine aigue, d’insuffisance rénale, d’hypertension artérielle et d’hémorroïdes internes», révèle encore la Rdph citant l’infirmier major de la Maison d’Arrêt de Pointe-Noire.

 

« Nous n’avons pas affaire aux deux conducteurs, plutôt à l’Etat » 

 

A la première audience de ce procès, la défense s’est pliée en dix pour démontrer le caractère arbitraire de la détention prolongée des deux conducteurs et partant obtenir leur liberté provisoire. Evoquant notamment l’article 9 de la constitution de 2002 et l’article 11 de la déclaration universelle des droits de l’homme sur la présomption d’innocence. Des dispositions du code de procédure pénale ont également ont été largement commentées pour signifier que la détention provisoire ne peut aller au-delà de quatre mois, elle ne peut être prorogée que de deux mois.

 

Mais la demande a été rejetée par le tribunal. Et en vertu de quoi ? Difficile de commenter une décision de justice. Pour sa part, le ministère public a évoqué la sécurité des deux prévenus, attendu que le parquet s’était déclaré incapable de protéger les deux accusés contre d’éventuelles représailles des familles des victimes. «Ridicule stratagème, argument stupide !», s’est exclamé quelqu’un dans l’assistance. «Ils veulent à tout prix condamner les pauvres conducteurs. Nous n’avons pas affaire à ces deux citoyens», a renchéri M. Pierre, parent de deux victimes. Et cet argument a été défendu unanimement par les ayants droits, les survivants, les Ong et beaucoup d’observateurs. De là à déduire que le peuple congolais a déjà compris que les causes de cet accident ferroviaire de Yanga sont ailleurs. On ne saurait imputer une telle charge à deux citoyens.

 

Est-ce donc à dire que toute la responsabilité de cet accident sera placée rien que sur la tête des deux conducteurs, comme l’avait fait Isidore Mvouba, ministre des transports, lors des obsèques des victimes ? Bien malin quiconque répondra avec exactitude à cette question. Malin aussi celui qui, malgré le « bon état de la voie révisée en 1989, la solidité de la locomotive venue d’Afrique du Sud et des wagons réhabilités en 2007 » (sic), selon le gouvernement et la direction du Cfco (Chemin de fer Congo-Océan), démontrera avec une rigueur mathématique que les Congolais ne voyagent pas comme des bœufs dans des vans vu la promiscuité dans les trains. Mieux, comme les Juifs en déportation au temps du sadique Hitler. Et bien que l’accident zéro n’existe pas, les uns et les autres devraient prouver que la voie est réellement bien surveillée si l’on se réfère par exemple au récent renversement d’une locomotive suite à l’ensablement faute de garde-lignes qui devrait en avertir le Cfco. Que l’on démontre que le système d’attelage fonctionnait bien en cette nuit du 21 juin 2010. Que chacun dise pourquoi, selon de nombreux agents du Cfco, les voitures britanniques « Brel » jadis utilisées par le train bleu ont été vite retirées de la circulation quelques jours après l’accident de Yanga.

 

Dès lors, quel problème réel résoudra ce procès ? Est-ce bien l’envie de l’Etat d’éclairer l’opinion publique tant nationale qu’internationale sur les causes du drame ? S’agit-il d’un expédient dont veulent faire usage les autorités pour se débarrasser d’une responsabilité qu’elles ne veulent pas du tout assumer? Est-ce une manière de vouloir refuser d’indemniser les familles des victimes comme pour les deux catastrophes de Mvoungouti ?

 

En attendant la prochaine audience fixée au 28 juin prochain, ce procès où les accusés semblent d’avance condamnés comme le capitaine Dreyfus en France en 1894, risque d’offrir aux Congolais une énième parodie de justice digne des régimes totalitaires où seule la volonté du « duce » ou du « führer » compte, même si le peuple doit en pâtir. Et quel est ce duce congolais qui veut instrumentaliser la justice congolaise ? Le Boss lui-même? L’ancien premier ministre anticonstitutionnel et grand cheminot Mvouba ? Difficile de savoir qui exactement.

 

John Ndinga-Ngoma 

 

Source: Talassa n°301 du 21 juin 2011       

 

 

 

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Published by lakuzateur
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